Surprise, Surprise !

Après une première nuit passée à l’abri sous l’auvent de la boulangerie du vieux Kruuk, Nooky se présente dès l’aube devant la porte de l’échoppe. Le demi-orc l’attend déjà. Son apprentissage commence.

Les premiers essais du gobelin sont… disons, prometteurs. À leur manière.

Il renverse d’abord une bonne partie d’un sac de farine, puis ajoute une quantité astronomique de levain à une préparation qui n’en demandait qu’une poignée. Quelques minutes plus tard, la pâte ressemble davantage à une créature informe qu’à ce qui pourrait un jour devenir du pain.

Kruuk soupire, mais il ne s’énerve pas.

Le pain n’étant manifestement pas sa principale source de revenus, le vieux boulanger possède une patience à toute épreuve. Il reprend les gestes un à un, montre les bons dosages, explique comment sentir une pâte avant même de la pétrir et répète inlassablement les mêmes mouvements.

Nooky apprend, lentement, très lentement.

De son côté, Drakthar retourne vers le grand caravansérail situé non loin de l’auberge. Il y propose ses services et est rapidement accepté par les ouvriers qui y travaillent.

La plupart sont des orcs, et le sangdragon découvre rapidement qu’il a affaire à des gens simples, travailleurs et honnêtes. Ici, personne ne lui demande d’où il vient ni pourquoi il porte des armes. On juge un homme à la quantité de travail qu’il abat. Et Drakthar ne rechigne pas à la tâche.

Bubo, quant à elle, trouve rapidement sa place dans les cuisines de la Clé des Vents. En quelques jours à peine, la petite druidesse commence à faire des merveilles.

Ses préparations étonnent les cuisiniers comme les clients. Elle introduit de nouvelles herbes, des épices inhabituelles et des associations de saveurs que personne n’avait songé à proposer jusque-là.

À tel point que le responsable des cuisines finit par lui proposer un poste de seconde. Bubo n’accepte pas officiellement, pas encore.

Mais ses créations commencent déjà à attirer une clientèle nouvelle. Chaque jour, quelques tables supplémentaires viennent découvrir ces saveurs étranges qui se mêlent aux plats plus traditionnels de la maison.

Arkavel, lui, passe de plus en plus de temps auprès de quelques soldats de la Main d’Or.

Durant leurs heures de repos, les conversations laissent rapidement place aux exercices. Le guerrier partage ses connaissances martiales avec les soldats et, en retour, découvre leurs propres techniques.

Une étrange camaraderie commence à naître entre eux.

Quant à Persiflette… Il reste fidèle à lui-même. Le dernier à se lever, le premier à disparaître dès que l’occasion se présente, il passe une partie de ses journées à traîner dans les environs du casino. Il n’y joue pourtant jamais. Du moins, pas officiellement.

Et pourtant, presque chaque soir, il revient avec un peu plus d’argent qu’il n’en possédait le matin. Personne ne pose de question, pour l’instant.

Une semaine s’écoule. Peu à peu, chacun trouve ses marques dans cette cité immense et colorée. Al’Arkhan n’est plus seulement une étape sur leur voyage, elle commence à devenir un terrain de jeu où chacun peut exploiter ses talents.

Un matin, alors que Nooky termine une fournée, Kruuk l’observe longuement.

Puis il finit par lâcher :

— Tu ne te débrouilles pas si mal que ça, mon jeune ami.

Le gobelin relève la tête.

— Mais soyons honnêtes… continue le demi-orc. Ce n’est pas ton rêve de devenir boulanger. Tu as probablement d’autres idées derrière la tête.

Nooky hésite, quelques secondes, juste assez longtemps pour choisir soigneusement ce qu’il souhaite raconter. Il parle alors de son passé. Ou, du moins, de la version de son passé qu’il accepte de partager.

Kruuk l’écoute sans l’interrompre.

Lorsque le gobelin termine, le vieux demi-orc reste silencieux un moment.

— Il se pourrait bien que notre arrangement prenne une autre tournure.

Nooky lève un sourcil.

— Mais avant cela, il va falloir que tu me prouves quelque chose.

Le boulanger se penche légèrement vers lui.

— Ton initiative. Ton agilité. Ta capacité à obtenir ce que les autres ne peuvent pas obtenir.

Il sourit.

— Ramène-moi quelque chose d’inattendu.

Nooky ne perd pas de temps. Il quitte la boulangerie et prend la direction des quartiers les plus riches d’Al’Arkhan.

Quelques bourgeois distraits sont rapidement délestés de quelques pièces. Rien de bien spectaculaire, mais suffisamment pour confirmer que les talents naturels du gobelin ne se sont pas émoussés. Il s’achète une livrée de serviteur puis part à la recherche d’une cible pour un coup auquel il est le seul à pouvoir penser.

Il remarque une jeune femme. Elle est accompagnée de deux serviteurs.

Une ombrelle de dentelle protège son visage du soleil, mais pas suffisamment pour dissimuler sa tristesse.

Le petit groupe s’arrête devant une maison cossue, quoique relativement modeste pour ce quartier. L’un des serviteurs frappe. La porte s’ouvre. Quelques minutes passent.

Puis l’un des domestiques ressort par une porte latérale.

Nooky le rejoint avec l’air le plus innocent dont il est capable.

— Salut, belle journée, mon ami.

Le serviteur lui adresse un regard méfiant, mais la conversation finit par s’engager.

Et le gobelin apprend rapidement ce qu’il voulait savoir. La jeune femme est venue rendre visite à sa mère. Elle est malheureuse. Son mariage a été arrangé avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle, mais surtout beaucoup plus riche.

Nooky écoute attentivement. Il espérait découvrir une histoire d’amant secret. Il est déçu. La jeune femme n’est apparemment pas infidèle.

Sa mère, en revanche, c’est une autre histoire.

Liza Corbeau est bien connue à Al’Arkhan pour ses mœurs quelque peu… légères.

Nooky sourit. Il vient de trouver ce qu’il cherchait. Quelques instants plus tard, le gobelin disparaît. Invisible, il contourne la demeure et repère une fenêtre entrouverte. Il se glisse à l’intérieur.

Dans une pièce donnant sur le jardin, il aperçoit la jeune femme, assise seule, les larmes aux yeux. Puis il monte à l’étage. Liza Corbeau s’y trouve. Et elle est loin d’être seule et bien occupée.

Le serviteur resté dans la maison est avec elle. Nooky ne s’attarde pas.

Il récupère rapidement les dessous de Lady Corbeau et quitte les lieux aussi discrètement qu’il y est entré. Un peu plus tard, il rejoint Kruuk.

Le demi-orc examine le butin. Il lui suffit d’un regard pour reconnaître la broderie cousue sur le tissu.

— Eh bien…

Kruuk baisse les yeux vers son apprenti.

— Je crois que je commence à comprendre pourquoi le destin t’a envoyé travailler avec moi.

Il sourit.

— Pas mal, petit.

Convaincu par l’astuce de son nouvel apprenti, Kruuk lui accorde sa matinée du lendemain.

Mais surtout, il lui révèle enfin ce qu’il attend réellement de lui.

— Ce soir, un client doit venir récupérer quelque chose.

Nooky écoute attentivement.

— Il repartira avec un objet. Toi, tu le suivras.

Kruuk décrit une ruelle située derrière le casino.

— Jusqu’à la Venelle de la Seconde Chance.

Le gobelin acquiesce.

— Tu ne dois pas intervenir. Tu dois seulement t’assurer qu’il fait bien le trajet seul.

Le regard du demi-orc se durcit.

— Et surtout, vérifie qu’il n’y a pas d’entourloupe.

Nooky comprend immédiatement.

Cette fois, il ne s’agit plus d’un simple exercice.

Un peu plus tard, il retrouve Rhys, Drakthar et Bubo et leur explique ce qui est prévu.

Les aventuriers décident rapidement de s’organiser. La venelle sera surveillée. Le client sera suivi. Et s’il s’avère que cette livraison cache quelque chose de plus important…

Ils seront prêts à intervenir.

Le soir venu, Kruuk révèle enfin à Nooky ce que le mystérieux client doit récupérer. Un fragment de Noirvertsang. effilé comme une lame.

Nooky se poste à l’extérieur de la boulangerie tandis que Rhys, Drakthar et Bubo prennent position dans les environs de la Venelle de la Seconde Chance.

La nuit tombe peu à peu sur Al’Arkhan. Les bruits de la cité diminuent. Les lanternes s’allument.

Puis une silhouette apparaît à l’est, petite, très petite.

Nooky plisse les yeux. Il pourrait presque reconnaître le gnome aperçu quelques jours auparavant.

Mais la distance et l’obscurité l’empêchent de distinguer son visage. Le petit homme arrive derrière la boulangerie. Il frappe. La porte s’ouvre.

Quelques minutes plus tard, il ressort. Sur son dos se trouve un petit sac allongé.

Sans perdre de temps, il prend la direction de l’ouest, vers le Bazar Ombragé.

Nooky lui laisse suffisamment d’avance avant de se lancer à sa poursuite.

Le gobelin se déplace dans l’ombre, profitant des ruelles, des passants et des nombreuses échoppes pour rester invisible. Tout se passe parfaitement. Jusqu’à ce que le mystérieux client disparaisse,purement et simplement.

Nooky s’arrête, il regarde autour de lui, plus personne.

Il avance prudemment. Une voix surgit alors derrière lui.

— Pourquoi tu me suis ?

Nooky se retourne brusquement. Une silhouette sort de l’ombre. Persiflette retire le tissu qui lui dissimulait le visage.

Il fixe son compagnon avec une expression de surprise.

— Toi ?

Nooky lui explique rapidement sa mission. Persiflette éclate presque de rire. Car il a, lui aussi, une mission.

Il doit porter le contenu du sac jusqu’au casino et le remettre à Adima Shemsilver, le patron des lieux.

Mais Persiflette révèle également quelque chose de beaucoup plus inquiétant.

Adima Shemsilver est membre du Voile, une organisation criminelle dont la réputation n’est plus à faire.

Les deux compagnons se regardent. Le hasard vient peut-être de les aider à résoudre une énigme qu’ils cherchaient depuis plusieurs jours.

Ils décident alors de poursuivre chacun leur route.

Persiflette reprend la direction du casino. Nooky le suit encore un moment avant de disparaître à son tour.

L’halfelin, lui, est nettement moins rassuré qu’auparavant, car il vient d’apprendre ce qu’il transporte.

À l’arrière du casino, Rhys, Drakthar et Bubo sont en position. Ils attendent.Puis une silhouette apparaît, le fameux client.

Les trois aventuriers se préparent à intervenir.

Mais au moment où ils s’apprêtent à lancer leur assaut, Bubo plisse les yeux.

— Attendez…

Elle reconnaît Persiflette. Elle alerte immédiatement ses compagnons. Les armes restent au fourreau.

L’halfelin passe devant eux sans être inquiété. Quelques instants plus tard, ils retrouvent Nooky.

Le gobelin leur raconte ce qui vient de se produire.Un silence s’installe.

Puis Rhys esquisse un sourire.

— sur ce coup là, on est plutôt verni.

Nooky et Persiflette ont accompli leurs missions sans encombre.

Mais surtout, ils savent désormais que le Voile est impliqué dans leurs affaires, dans le trafic de Noirvertsang

Il reste cependant une question.

Existe-t-il un lien entre le Voile et le Rêve Écarlate ?

Le lendemain, les aventuriers se retrouvent pour bien comprendre la situation avant d’aller faire leur rapport à Iwo Zalaré.

Lors de leurs échanges, Persiflette leur raconte enfin sa rencontre avec un mage à Jigorug, et la malédiction dont il pense être l’objet depuis au travers du bracelet qu’il porte. Pouvoir enfin dire la vérité à ses compagnons est un soulagement pour lui, d’autant plus qu’en quelques incantations, Nooky et Rhys le rassurent sur le caractère inoffensif de la babiole qu’il porte au poignet depuis si longtemps.

Ils quittent la Clé des Vents et prennent le chemin du temple.

Arrivés au temple du Mentor, les aventuriers exposent à Iwo les événements de la veille.

Le moine les écoute attentivement. Lorsqu’ils terminent, il les remercie et leur verse la seconde moitié de la récompense promise. Puis son expression change.

— Si le Voile et le Rêve Écarlate sont effectivement liés…

Il marque une pause.

— Alors notre situation est plus inquiétante que nous ne le pensions.

Iwo leur révèle alors une information nouvelle.

L’Âme de Cobalt a peut-être une piste pouvant mener au Rêve Écarlate.

Tout a commencé lorsque les aventuriers sont arrivés à Al’Arkhan, téléportés directement sur les toits de l’Auberge de la Première Éclipse, ils avaient attiré l’attention de plusieurs observateurs.

Des moines discrets avaient été chargés de surveiller les environs du bâtiment.

Et depuis quelques jours, leur surveillance a porté ses fruits. Une activité étrange a été constatée dans l’auberge. Des visiteurs entrent et sortent à des heures inhabituelles.

Des rencontres discrètes ont lieu. Et surtout…

Au moins un individu soupçonné d’appartenir au Rêve Écarlate s’y est rendu presque quotidiennement.

— L’Âme de Cobalt travaille actuellement à obtenir un accord avec l’Allégeance de Toute Vision afin d’obtenir un accès aux fouilles souterraines.

Le moine regarde chacun des aventuriers.

— Si vous parvenez à obtenir des informations utiles…

Il se redresse.

— Si vous pouvez identifier des membres du Voile ou du Rêve Écarlate…

Un léger sourire apparaît sur son visage.

— Alors je peux vous assurer que l’Allégeance de Toute Vision verra vos efforts d’un très bon œil.

Une nouvelle porte vient de s’ouvrir.

Et derrière cette porte, dans les profondeurs d’Al’Arkhan, quelque chose semble attendre les aventuriers.