Le temple du Mentor et l’Ame de Cobalt

Les premiers jours passés à Al’Arkhan sont placés sous le signe de la découverte.

Pour les aventuriers venus de contrées plus familières de Quadrian, la cité est un véritable dépaysement. Ici, les couleurs semblent plus vives, les parfums plus capiteux et les rues plus animées. Sous le soleil implacable de Mak’Haresh, les étoffes flottent au-dessus des ruelles, les marchands interpellent les passants et les silhouettes venues de tous les horizons se croisent dans un incessant ballet.

Et pourtant, malgré la chaleur écrasante, l’atmosphère n’est pas étouffante.

Al’Arkhan possède quelque chose de profondément vivant. Chaque quartier semble appartenir à une ville différente.

Au Bazar Ombragé, où les aventuriers ont choisi de s’établir à la Clé des Vents, les échoppes débordent de marchandises étranges et de trésors venus des quatre coins du désert. Le Plateau Alluviaire offre un visage plus commerçant et industrieux. Le District des Rivières est animé par les canaux, les quais et les innombrables activités liées à l’eau. Et ailleurs encore, d’autres quartiers attendent d’être explorés.

Al’Arkhan n’est pas une cité que l’on découvre en une journée. Elle se dévoile peu à peu, ruelle après ruelle, rencontre après rencontre.

Les aventuriers profitent donc de ces premiers jours pour se séparer parfois, partir à deux ou simplement flâner seuls dans les rues. Certaines rencontres sont insignifiantes, d’autres beaucoup moins.

Dans une ville de cette taille, il suffit parfois d’un regard, d’un mot ou d’une mauvaise porte poussée pour commencer une aventure.

Quelques jours après leur arrivée, les aventuriers se rendent comme prévu au Temple du Mentor.

Ils y retrouvent Question, le tieffelin rencontré à Baskan Olm, qui leur présente Iwo Zalare, l’un des membres importants de l’Ame de Cobalt.

Après les présentations, les aventuriers exposent la raison de leur venue et racontent, dans les grandes lignes, les événements qui les ont conduits jusqu’à Al’Arkhan. Iwo les écoute attentivement.

Mais rapidement, ce sont les richesses du temple qui retiennent leur attention.

Car le Temple du Mentor n’est pas uniquement un lieu de prière ou de méditation.

Sa partie universitaire abrite une quantité impressionnante de connaissances.

Des salles entières sont consacrées à l’étude des créatures, des anciennes civilisations, de la magie et des phénomènes surnaturels. Des rayonnages disparaissent dans l’ombre des galeries, tandis que certains ouvrages semblent avoir été rapportés de régions dont les aventuriers n’ont même jamais entendu parler.

Chacun trouve naturellement matière à satisfaire sa curiosité.

Bubo entreprend des recherches sur les chouettes géantes.

Il espère découvrir où ces créatures peuvent être observées, voire étudiées, et consulte quantité d’ouvrages consacrés à la faune des régions sauvages. Les informations sont nombreuses, mais parfois contradictoires.

Certaines descriptions parlent de créatures majestueuses vivant dans les forêts profondes. D’autres mentionnent des populations beaucoup plus rares, établies dans des régions montagneuses ou désertiques.

Une chose est certaine : les chouettes géantes existent bel et bien.

Et quelqu’un, quelque part dans les archives du temple, semble en savoir beaucoup plus long sur elles.

Drakthar, quant à lui, concentre ses recherches sur le Pic des Runes. Le lieu l’intéresse pour une raison bien plus personnelle.

Il cherche des informations susceptibles d’établir un lien entre cette montagne mystérieuse et ses propres origines draconiques.

Les ouvrages qu’il consulte évoquent des runes anciennes, des phénomènes magiques et des récits dont la véracité est difficile à établir. Certains passages semblent cependant suffisamment précis pour éveiller son intérêt.

Le Pic des Runes pourrait ne pas être simplement une montagne chargée de magie. Il pourrait avoir joué un rôle dans une histoire bien plus ancienne. Une histoire qui pourrait, peut-être, toucher directement Drakthar.

Rhys prend une direction différente. Dans une aile plus ancienne du temple, il rencontre un groupe de moines vieillissants chargés des questions religieuses.

Les rayonnages qui entourent les érudits sont pour le moins surprenants.

Les ouvrages sont hétéroclites, certains reliés de cuir, d’autres gravés directement sur des plaques de métal, de bois ou de pierre. Quelques volumes semblent même avoir été fabriqués à partir de matériaux que Rhys est incapable d’identifier.

Mais les livres ne sont pas la seule chose étrange. Les moines le sont tout autant.

À peine Rhys a-t-il commencé à expliquer ses recherches que les vieillards se mettent à l’assaillir de questions. Quelle est sa religion ? Qui vénère-t-il ? Quels sont les principes de sa foi ? Quelle place accorde-t-il à l’ordre, au chaos, à la mort et à la vie ? Que pensent les prêtres de sa religion de la magie ?

Rhys pensait venir chercher des réponses. Il découvre rapidement que, dans cette partie du temple, les questions sont parfois considérées comme une forme de réponse.

Pendant ce temps, les autres compagnons déambulent tranquillement dans les nombreuses allées du temple, tantôt couvertes, tantôt ouvertes sur le ciel éclatant d’Al’Arkhan.

Iwo Zalare observe. Il observe le groupe, ses membres, leurs compétences et surtout leur potentiel. Ces étrangers viennent d’arriver dans la cité, mais ils ont déjà derrière eux des aventures suffisamment inhabituelles pour attirer l’attention de l’Ame de Cobalt.

Après quelques échanges, une évidence s’impose. Les intérêts de l’ordre et ceux des aventuriers pourraient parfaitement se rejoindre. L’Ame de Cobalt possède les connaissances et les ressources nécessaires.

Les aventuriers, eux, disposent de quelque chose de plus rare encore : la liberté d’agir.

Quelques jours passent. Puis Iwo revient vers eux. Cette fois, il ne vient pas simplement discuter. Il vient leur proposer une mission. Une première épreuve.

Iwo souhaite savoir s’ils sont réellement dignes de la confiance qu’il pourrait leur accorder.

La mission paraît, de prime abord, presque ridicule. Iwo leur parle d’un artisan boulanger installé aux abords du District des Rivières. Son nom est Kruuk. Un demi-orc âgé qui tient une petite boulangerie. Rien d’extraordinaire. Sauf que quelque chose ne tourne pas rond.

La qualité de ses produits est loin de faire l’unanimité. Ses étals sont régulièrement presque vides et ses stocks paraissent étonnamment faibles pour un commerce qui semble pourtant continuer à fonctionner.

Iwo soupçonne Kruuk de se livrer à un trafic. Et pas nécessairement à un petit commerce clandestin sans importance. Il existe même une possibilité plus inquiétante. Le Rêve Écarlate pourrait être impliqué.

Iwo ne leur demande pas d’arrêter Kruuk. Pas encore. Il veut simplement savoir ce qui se passe réellement dans cette boutique. Observer. Fouiller. Écouter. Et surtout, rapporter ce qu’ils découvriront.

Le groupe se rend donc aux abords de la boulangerie. Ils prennent position et observent.

À l’heure de leur arrivée, la boutique est fermée. Bubo propose alors une solution particulièrement ingénieuse, ou particulièrement dangereuse, se transformer en lézard et entrer par un interstice sous la porte.

La transformation lui permet de se glisser à l’intérieur sans difficulté. La pièce principale est plus grande qu’elle ne le laissait supposer depuis la rue.

Sur la droite, plusieurs étagères, à gauche, un grand bureau.

Et au fond, derrière cet espace de vente, des établis ainsi qu’un imposant four à pain. Kruuk se trouve derrière le bureau. Il semble occupé à compter les maigres recettes de sa journée.

Bubo poursuit son exploration. L’endroit est loin d’être impeccable.

De la poussière mélangée à de la farine s’est accumulée dans les coins. Le sol est irrégulier et certaines parties de la boutique semblent ne pas avoir été nettoyées depuis longtemps.

Mais un détail attire particulièrement son attention. Au-dessus de la porte d’entrée pend une petite clochette. Un dispositif simple, mais probablement destiné à signaler l’arrivée d’un client.

Bubo mémorise les lieux puis ressort retrouver ses compagnons. Il leur raconte tout ce qu’il a vu, la disposition des lieux, Kruuk, et surtout cette petite clochette.

Nooky décide qu’une observation ne suffira pas. Il attend donc que l’après-midi touche à sa fin avant de tenter sa propre infiltration. Le gobelin se présente devant la boulangerie.

La boutique est toujours fermée. Il pousse doucement la porte et tente immédiatement de neutraliser la petite clochette située au-dessus. L’idée est excellente. L’exécution l’est beaucoup moins.

Nooky grimpe le long de l’ouverture pour tenter de bloquer le mécanisme. Il échoue. Il chute. Et la clochette retentit dans la boulangerie vide.

Le bruit semble résonner dans toute la pièce. Nooky se fige. Puis il entre. Quelques instants plus tard, une porte située à l’arrière du bâtiment s’ouvre. Kruuk apparaît.

Il vient manifestement de faire le tour du bâtiment et découvre le gobelin dans sa boutique.

— Que fais-tu ? Je suis fermé.

Nooky ne se démonte pas. Prenant l’air le plus misérable possible — sans toutefois fournir un effort excessif — il entreprend de raconter son histoire.

Une vie triste, une existence misérable, un gobelin perdu dans une immense cité où personne ne le remarque, un pauvre être invisible et malheureux, simplement à la recherche d’un morceau de pain, même rassis, même vieux, du moment qu’il peut manger.

Kruuk écoute. Et le vieux demi-orc tombe dans le panneau. Il finit par ouvrir un placard et en sortir une boule de pain fraîche qu’il conserve précieusement.

Il en coupe la moitié et la donne au gobelin.Puis les deux s’installent autour du bureau.

La conversation commence. Et, contre toute attente, elle dure.

Kruuk finit même par faire une proposition à Nooky.

Il pourrait devenir son apprenti. Le gobelin n’a qu’à rester avec lui.Kruuk lui montre alors les différentes parties du bâtiment.Il lui indique même un endroit où il pourra dormir.

Pendant ce temps, à l’extérieur, les compagnons de Nooky attendent. La nuit tombe. Et Nooky finit par quitter la pièce principale pour aller s’installer à l’endroit indiqué par le demi-orc, sous le regard médusé de ses compagnons.

La mission d’infiltration vient de prendre une tournure pour le moins inattendue.

Peu après, Drakthar remarque quelque chose.

Une lumière vient d’apparaître dans la partie arrière du bâtiment. Pourtant, Kruuk n’est jamais ressorti de la boulangerie. Il n’y a donc qu’une explication. Une seconde pièce existe derrière la boutique.

Et probablement une porte permettant d’y accéder.

Rhys décide de vérifier.

Il devient invisible puis lance un sort de Silence autour de la porte.

Ainsi protégé du moindre bruit, il pénètre à son tour dans la boulangerie.

Il explore rapidement les lieux et finit par découvrir ce qu’ils soupçonnaient.

Une porte dissimulée permet de passer vers une seconde partie du bâtiment. La boulangerie possède donc bel et bien un espace caché.

Les aventuriers restés à l’extérieur n’ont cependant pas le temps de pousser plus loin leurs investigations.

Une silhouette approche de la porte arrière, petite, très petite, Un gnome, vraisemblablement.

L’inconnu entre dans le bâtiment. Il n’y reste que quelques minutes, puis ressort.

Rhys, qui a lui aussi quitté les lieux, observe attentivement le visiteur.

Un détail attire son regard, une lumière rouge, quelque chose que le gnome cherche à dissimuler sous sa cape. Impossible de le déterminer avec certitude.

Le gnome repart par le chemin qu’il avait emprunté en arrivant. Rhys se met à le suivre. Mais l’inconnu comprend rapidement qu’il est suivi. Il accélère, puis se met à courir.

Rhys tente de maintenir la poursuite, en vain.

Le gnome finit par disparaître dans les rues d’Al’Arkhan.