Nooky reprend l’ascension des escaliers menant vers la montagne. Cette fois, aucune créature ne surgit des brumes et il parvient sans encombre jusqu’à la petite esplanade où deux gardes de la cité montent la garde.
Très vite, le gobelin comprend que l’accès lui est interdit. Il jette tout de même un regard curieux vers les fameuses Portes des Sombres Éternels, puis redescend, un peu déçu, pour rejoindre ses compagnons.
Après un bref échange, le groupe décide de se rendre aux baraquements de la garde de Baskan Olm.
Deux elfes noirs montent la garde à l’entrée. Le premier, plus jeune, se tient bien droit au pied des marches menant à la porte. L’autre, plus âgé, reste appuyé contre le mur, observant la scène d’un air détaché.
Comme la plupart des bâtiments de Baskan Olm, les baraquements sont en reconstruction permanente : des planches brisées et des bardeaux récupérés sont empilés pour être triés, tandis que des toiles grossières ont été clouées sur les murs pour boucher les brèches encore béantes.
Rhys s’avance.
— Nous souhaiterions rencontrer votre commandant.
Le jeune garde, Vaelthor, semble surpris. Il jette un regard vers son compagnon, qui ne réagit pas.
— Ah… oui. Je vous reconnais. Vous avez aidé la garde hier près de l’entrée de la ville.
Le jeune prêtre acquiesce.
— Oui, je pense que le commandant acceptera de vous voir.
Il se tourne vers son camarade.
— Dravaryn, va chercher le commandant Thellys.
Le second elfe noir se redresse et disparaît dans le bâtiment.
Quelques minutes plus tard, le commandant Thellys vient à la rencontre du groupe et les invite à le suivre.
Les baraquements sont pleins de vie. Des soldats discutent bruyamment, d’autres aiguisent leurs armes. Le bruit du métal et les ordres lancés à voix haute résonnent dans les couloirs.
Thellys traverse un couloir et dépasse le réfectoire.
À l’intérieur, des soldats mangent ou échangent des ragots sur les événements récents. Certains lèvent les yeux en voyant passer les aventuriers. Le commandant ouvre finalement la porte d’une pièce plus calme.
Il s’agit clairement d’une salle de guerre. Au centre se trouve une grande table circulaire couverte de cartes de Baskan Olm, de plans de barricades et de notes décrivant différentes créatures démoniaques et les zones où elles apparaissent.
Thellys s’installe.
— Alors, que puis-je faire pour vous ? demande-t-il calmement. Souhaitez-vous vous engager dans la garde de la cité ?
Rhys secoue la tête et explique la véritable raison de leur présence. Il sort alors le Joyau des Trois Prières. Le commandant écoute attentivement, sans interrompre. Puis un dialogue s’installe.
Au fil de la discussion, Thellys partage plusieurs informations importantes :
• Une expédition de la Bibliothèque de l’Âme de Cobalt se trouve actuellement près des portes, escortée par la Garde de l’Aurore, afin d’étudier les anciennes batailles qui se sont déroulées dans la montagne. Mais les portes restent fermées depuis plusieurs jours.
• Un agent d’une organisation étrangère appelée le Consortium du Rêve Écarlate séjourne également en ville. Il s’agit d’une elfe nommée Aloysia. Elle a récemment été réprimandée pour avoir tenté de soudoyer des soldats afin qu’ils l’escortent dans la montagne à la recherche d’un ancien site sacré.
Comprenant l’intérêt des aventuriers pour les portes, Thellys devient plus grave.
— La Porte des Sombres Éternels… est un endroit dangereux.
Il pose les mains sur la table.
— Les passages changent. Les couloirs semblent se déplacer pour dérouter les cartographes. Je pense que les influences des autres plans — les Enfers et les Abysses — s’infiltrent dans ces lieux.
Il marque une pause.
— Que ce soit de la magie démoniaque ou autre chose importe peu. Si vous vous perdez là-dessous… mes soldats ne pourront pas vous retrouver.
Malgré l’avertissement, la détermination des aventuriers ne faiblit pas.
Le commandant finit par leur remettre un badge officiel leur donnant accès à l’ensemble de la ville.
Bubbo s’empresse de le prendre, visiblement fier de la reconnaissance qu’il représente.
Après être retournés brièvement à l’auberge pour se préparer, les aventuriers remontent l’escalier vers la montagne. Les deux gardes sont toujours en poste.
Bubbo s’avance fièrement et leur montre le badge. L’un des gardes hausse les sourcils.
— Ah… vous voulez vraiment entrer là-dedans ? Cela fait plusieurs jours que personne ne parvient à rouvrir les portes.
La plateforme mène à un pont étroit reliant la cité aux flancs de la montagne.
Sous le pont, des brumes argentées emplissent le ravin. De près, elles semblent animées de courants invisibles qui tourbillonnent et s’entrechoquent. Drakthar s’en approche.
Une voix murmure dans les brumes.
— Ensemble… oui… nous pouvons les briser ensemble…
La voix se fait plus pressante.
— Viens à nous… laisse-nous te rattraper… laisse-nous t’avoir…
Le sangdragon avance dangereusement vers le bord. Persiflette entend lui aussi des murmures indistincts. Voyant son compagnon avancer, il l’attrape par la ceinture.
— Eh, Drak ! Fais attention !
Drakthar s’arrête et recule.
Rhys s’avance sur le pont. Des taches sombres couvrent la pierre. Plus loin, les Portes des Sombres Éternels se dressent enfin devant eux.
Deux battants gigantesques de pierre noire marqués de profondes griffures. Au centre, dans un cercle sculpté, apparaît le visage d’une femme. Silas l’observe.
— C’est exactement l’apparence que j’aurais imaginée pour la Reine Démon Araignée sous forme humaine.
La porte commence alors à briller d’une faible lumière cramoisie. Sous son armure, Rhys sent le Joyau des Trois Prières devenir brûlant.
La lumière de la porte pulse au même rythme que le joyau. Rhys avance et pose la main sur la pierre.
Les portes s’ouvrent lentement vers lui. L’intérieur est plongé dans l’obscurité. Rhys invoque la lumière d’Oretan qui éclaire son bouclier et son trident.
Les murs du couloir sont couverts de sculptures représentant une grande bataille entre mortels, célestes et fiélons. Parmi elles, Rhys remarque une scène particulière :
Un guerrier fier et mélancolique représenté de manière particulièrement marquante. Il a les cheveux bouclés et porte une lance et un bouclier. À ses côtés se tiennent deux autres personnages : une fillette aux cheveux blancs, âgée d’à peine douze ans, et une jeune femme adulte dont les cheveux flottent derrière elle, se transformant en une route sur laquelle marchent d’innombrables soldats. Il associe ces représentations aux déesses Sehanine la Tisseuse de Lune et Avandra la Porteuse de Changement.
Un guerrier mélancolique tenant lance et bouclier. À ses côtés se tiennent deux figures :
une fillette aux cheveux blancs et une femme aux cheveux flottants se transformant en route.
Rhys reconnaît les symboles de Sehanine la Tisseuse de Lune et Avandra la Porteuse de Changement.
Puis quelqu’un remarque des trous dans les murs. Au début noirs et presque invisibles, ils deviennent rosés. Puis ils gonflent, et éclatent.
Des masses de chair et de cartilage jaillissent dans le couloir, identiques aux créatures affrontées la veille. Le combat explose immédiatement.
Drakthar est le premier à frapper, ses deux lames tranchant les chairs démoniaques. Persiflette suit aussitôt. Bubbo, Silas et Rhys ajoutent leurs magies.
Les démons crachent leur glaire corrosive, mais les aventuriers se souviennent du combat précédent et évitent les jets.
Nooky et Brogg se retrouvent isolés derrière plusieurs monstres.
Dans le chaos, Drakthar et Persiflette perdent brièvement leurs repères. Persiflette frappe soudain la personne la plus proche. La lame transperce les flancs de Silas.
Le mage invoque aussitôt un bouclier magique qui repousse la seconde attaque.
Finalement, les aventuriers reprennent leurs esprits, les démons s’effondrent les uns à la suite des autres. Leurs corps se liquéfient et disparaissent dans les fissures du sol.
Plus loin, le groupe découvre une grande salle vide. Au fond, dans une alcôve, repose un vase en forme de crâne posé sur une table semi-circulaire. Six autres alcôves bordent les murs. L’une mène à un couloir effondré.
Silas et Rhys avancent jusqu’au fond de la salle et inspectent le vase. À l’intérieur se trouvent quelques brins de lilas desséchés. Une inscription abyssale est gravée sur la tranche de la table :
« Jette ce que tu as de précieux en Oblivion. »
Rhys fronce les sourcils.
— Oblivion… c’est le surnom de l’un des Sombres Éternels.
Dans une autre alcôve, une seconde inscription attire l’attention, à nouveau seul Silas est capable de la lire :
À moi, tends ta main.
À moi, abandonne l’espoir.
À toi, accepte la mort.
À toi, accueille le vide.
Silas pose la main sur le mur. Il semble se détendre. Soudain, sa main s’enfonce dans la pierre. Le mur se déforme, et l’avale entièrement.
Rhys tente aussitôt la même chose, le mur l’aspire également.
Bubbo s’avance, retenu par Drakthar. Mais lui aussi disparaît dans la pierre.
Drakthar tente de retenir Bubbo, mais la force de l’aspiration le fait lâcher Persiflette qui se tenait en arrière et il se retrouve entrainé avec le druide. Ils disparaissent.
Persiflette reste seul avec Brogg et Nooky.
Il pose prudemment la main sur le mur. Rien ne se passe. Il se tourne vers ses compagnons, hausse les épaules, et soupire.

