La rage du Roi Rampant

Submergé par la rage qui émane de la statue, Drakthar est le premier à céder. Dans un mouvement brutal, il dégaine son épée et frappe violemment Aloysia, la projetant au sol depuis le dos de sa panthère.

Rhys et Bubbo semblent être les seuls à résister à l’influence maléfique des lamentations qui résonnent dans la salle. Ils se précipitent vers la statue et découvrent, dans chacune des mains de pierre tendues autour d’elle, des amas sphériques semblables à des bubons putrescents.

Rhys réagit immédiatement. Son harpon traverse le premier amas dans un éclatement répugnant, répandant un liquide jaune verdâtre sur le sol. Bubbo invoque alors un rayon lunaire qui consume plusieurs autres excroissances dans une lumière argentée.

Mais derrière eux, leurs compagnons sombrent peu à peu.

Silas lève les mains et invoque une boule de feu qui explose au milieu de Drakthar, de sa panthère et d’Aloysia. La créature invoquée disparaît instantanément dans les flammes tandis que le sangdragon et l’elfe posent un genou au sol, gravement blessés.

Au même moment, Persiflette, après avoir erré seul dans les couloirs mouvants de la Porte des Sombres Éternels, traverse à son tour un étrange mur de pierre et surgit derrière Silas. Incapable de lutter contre les pulsions meurtrières qui l’envahissent, il frappe le tieflin par surprise.

Drakthar, toujours sous l’emprise de la statue, abandonne son épée pour saisir son arc et décocher une flèche en direction de Galasariad.

Quant à Nooky, lui aussi gagné par la folie des lieux — du moins selon sa propre version des faits —  arme son arbalète avec un enthousiasme inquiétant et choisit Aloysia comme cible privilégiée.

Pendant que le chaos s’installe, Rhys et Bubbo poursuivent leurs efforts. Une première main est purgée de tous ses bubons, puis une deuxième.

Mais derrière eux, la situation empire.

Persiflette continue de frapper ses alliés avec une précision terrifiante. Déjà gravement blessé, Drakthar finit par s’effondrer sous les coups du halfelin, qui se tourne aussitôt vers Galasariad.

Le mage elfe réagit sans hésiter. Une sphère d’anti-gravité apparaît derrière Persiflette et l’arrache brutalement au sol avant de le projeter contre le mur dans un choc violent.

Au même instant, un dernier carreau tiré par Nooky atteint Aloysia au flanc. L’elfe s’écroule, cette fois définitivement.

Rhys intervient aussitôt pour relever Drakthar grâce à la magie d’Oretan. À peine revenu à lui, le rodeur repart pourtant au combat… en se retournant directement contre le prêtre.

Bubbo maintient malgré tout sa concentration. Son rayon lunaire glisse jusqu’à la troisième main et détruit les derniers bubons. Aussitôt, un grondement traverse la statue.

La double porte encastrée dans son torse s’ouvre lentement, révélant un passage obscur et inquiétant.

Le druide abandonne alors le rayon de lune pour secourir Silas, tombé quelques instants plus tôt sous les coups et les flammes. Grâce à lui, le mage revient de justesse à la conscience.

Peu à peu, les aventuriers reprennent possession d’eux-mêmes. Nooky est le dernier à retrouver ses esprits, fort heureusement après avoir raté ses derniers tirs sur ses propres compagnons.

Sans même prendre le temps de discuter, plusieurs d’entre eux escaladent aussitôt la statue et se jettent à travers l’ouverture nouvellement révélée.

Bubbo, Silas, Persiflette, Drakthar et Galasariad s’enfoncent dans un passage défiant toute logique.

Aucune limite réelle ne semble exister dans cet espace mouvant. Des parois apparaissent puis disparaissent sans cohérence. Les directions perdent toute signification tandis que le chemin se tord sur lui-même, serpentant profondément sous la montagne.

Par moments, ils ont la sensation de reculer alors que leurs jambes les portent en avant. D’autres fois, ils croient marcher la tête en bas. Volumes, distances et perspectives se mélangent jusqu’à devenir incompréhensibles.

Comme souvent, Nooky décide pourtant de faire autrement.

Rhys choisit de le suivre tandis que les autres poursuivent leur route à travers le passage impossible.

Derrière la statue, ils découvrent un second chemin débouchant sur un étrange labyrinthe. À chaque embranchement, trois couloirs leur sont proposés : l’un plongé dans une obscurité totale, un autre baigné d’une lueur rougeâtre, et le dernier traversé de reflets violacés.

Nooky choisit systématiquement le chemin rouge.

Encore.

Et encore.

Jusqu’à revenir exactement à son point de départ, au pied de la statue.

Déçu mais pragmatique, le gobelin finit par emprunter à son tour le passage ouvert dans le torse de la statue.

Rhys, lui, tente différentes combinaisons de chemins colorés, persuadé qu’un ordre précis existe. Mais rien ne fonctionne. Épuisé, isolé dans ce labyrinthe sans logique, il finit par s’arrêter, seul.

De leur côté, les aventuriers ayant traversé la porte émergent finalement dans un lieu à l’allure irréelle.

Ils se tiennent à l’intérieur d’une immense sphère dont les parois sont entièrement recouvertes de cristaux couleur d’ambre diffusant une lumière douce et chaleureuse. Au centre s’ouvre un vaste cratère, au fond duquel repose un autel taillé dans le même cristal.

La rage qui les consumait disparaît soudainement.

À sa place ne demeure qu’un grondement immense qui se rassemble peu à peu en une voix menaçante.

« Porteuse de Changement ! Ta chance ne durera pas ! »

Les mots résonnent directement dans leurs esprits avant de s’évanouir.

Puis une sensation apaisante envahit la sphère.

L’empreinte protectrice d’Avandra dissipe la malédiction du Roi Rampant.

Au cœur de la salle, une petite sphère lumineuse apparaît dans les airs. Elle grandit lentement jusqu’à laisser émerger une silhouette.

Rhys surgit à son tour dans le sanctuaire, attiré ici par la puissance du Joyau des Trois Prières.

Puis une forme spectrale jaillit de l’amulette.

Alyxian.

Le guerrier aux cheveux bouclés lève les yeux vers eux avec un faible sourire.

— Tu es venu… tu as suivi… tu peux me trouver.

Les cristaux s’embrasent d’une lumière éclatante.

Le monde devient blanc.

Une vision apparaît alors devant eux.

Ils voient une compagnie entière de soldats marcher vers la Porte des Sombres Éternels. Alyxian avance parmi eux, lance et bouclier à la main. Personne ne parle, mais tous savent qu’ils ne reviendront probablement jamais.

Puis la vision change.

Tous les soldats sont morts.

Alyxian continue seul le combat, encerclé par les corps de mortels et de démons. Une immense créature simiesque le frappe de ses griffes et le projette au loin.

Le décor vacille de nouveau.

Le guerrier tombe à genoux devant un simple autel de bois marqué du symbole d’Avandra.

À la fin de sa prière, une grande femme à la peau brune et aux longs cheveux noirs vient l’aider à se relever.

Mais une autre voix traverse la vision.

Une voix ancienne, immense, dévorante.

« La Porteuse de Changement… et un mortel… »

La silhouette d’Alyxian se fige.

« Qu’est-ce qui vous amène dans mes ténèbres sacrées ? Même si tu le sauves, Porteuse de Changement… il souffrira. Il mourra. Il sera oublié. Tout ce qu’il a voulu protéger sera dévoré. Pourquoi prolonger davantage la souffrance ? Abandonne. Tout est vain… »

La voix s’efface lentement.

Alyxian tombe alors à genoux, en larmes. Une dernière vision prend forme.

Le guerrier se trouve désormais sous l’eau, perdu au milieu des ruines englouties d’une cité antique.

« Le Roi Rampant disait vrai… » murmure-t-il.

« Tout a été oublié… et je suis perdu dans les ténèbres. S’il te plaît… aide-moi à réparer cela… »

L’eau semble l’emporter peu à peu, mais il parvient encore à parler. Il raconte sa naissance, un soir où Sedara brillait avant la nuit.

Il évoque Jigorug, où il pria pour la première fois les dieux oubliés.

Puis Baskan Olm, où Avandra répondit à sa seconde prière.

Enfin la cité des elfes et des orcs, où il résista à Fureur avant que sa lance ne fracture la réalité elle-même.

Il est prisonnier depuis des siècles sous un océan tourmenté.  Il sent encore Sedara. Mais Sedara change. Elle rougeoie. Elle verdit.

Et les hommes la lui arrachent.

Ses derniers mots se perdent dans l’obscurité liquide avant qu’il ne disparaisse totalement.

Lorsque la vision s’éteint, Rhys découvre que le Joyau des Trois Prières a changé.

Trois saphirs se sont greffés sous la demi-sphère originelle.

Mais leur répit est de courte durée.

Sur le côté droit de la sphère, une nouvelle ouverture apparaît.

Ayo et ses compagnons émergent lentement, accompagnés d’un homme vêtu de rouge, dans un style rappelant immédiatement Aloysia.

L’inconnu observe les aventuriers avec calme.

— Un instant, je vous prie. Aloysia m’a parlé de vous… et je crois que vous possédez un objet dont j’ai besoin. Vu votre état, le plus simple serait de me le remettre.

— Non.

La réponse de Rhys tombe immédiatement, sèche et catégorique.

L’homme soupire légèrement.

— Je m’attendais un peu à cette réponse.

Puis il tourne à peine la tête vers Ayo et les autres.

— Tuez-les.

Mais avant même qu’ils ne puissent réagir, Bubbo et Rhys agissent ensemble.

Une épaisse sphère de brume enveloppe immédiatement le mage vermillon et ses mercenaires, l’empêchant de lire le parchemin qu’il venait de sortir.

Et lorsqu’il tente d’en sortir, une sphère de silence tombe sur lui, réduisant toute incantation au néant.

Silas commence déjà à préparer une nouvelle boule de feu, mais Rhys l’arrête aussitôt, lui rappelant qu’Ayo et ses compagnons se trouvent toujours en face.

Et il a raison.

Ayo et les siens n’ont aucune intention d’obéir au mage vermillon.

Isolé au milieu d’alliés qui refusent désormais de le suivre, l’homme tente malgré tout de résister. Mais il tombe rapidement sous les attaques combinées des aventuriers.

Dans ses affaires, ils découvrent plusieurs tablettes identiques à celles trouvées sur Aloysia.

Le parchemin qu’il tentait d’utiliser contient un puissant sort de tremblement de terre.

Mais plus inquiétant encore : des marques noires, rouges et vertes recouvrent ses bras, semblables à celles aperçues auparavant sur le cou d’Aloysia.

Bubbo baisse alors les yeux vers ses propres mains.

Les traces laissées par le fragment de pierre récupéré sur l’elfe sont toujours là. Et elles ne disparaissent pas. Inquiet, il échange un regard silencieux avec ses compagnons.

Puis tous décident de repartir ensemble par le second passage. Une fois encore, le trajet défie toute logique.

Ils émergent finalement dans un conduit naturel extrêmement étroit qui débouche, trois mètres au-dessus du sol, dans une vaste salle ressemblant à une chapelle sacrificielle.

Le plafond plat culmine à quinze mètres. Les murs de pierre noire sont couverts d’entailles profondes et bordés d’alcôves.

Au centre se trouve un bassin circulaire rempli de sang jusqu’au bord.

Quatre orcs massifs s’y tiennent debout, versant lentement du sang depuis des bols d’or sur leurs propres têtes.

Par chance, ils n’ont pas remarqué l’arrivée des aventuriers.

Profitant de leur étrange transe, Persiflette et Drakthar descendent discrètement afin de leur retirer leurs armes une à une.

Mais alors qu’il passe tout près de l’un des orcs, Persiflette s’interrompt soudain.

— C’est marrant… sa tête me dit quelque chose, à celui-là…