« Je souviens ma vie, vécu j’ai bien ? Regrette pas je. »
Je m’arrête un instant, esquissant un sourire.
Pardon. Parfois j’oublie que tout le monde ne comprend pas ma langue natale. C’est du gobelin.
En langue commune, cela donnerait :
« Je me souviens de ma vie… l’ai-je bien vécue ? Quoi qu’il en soit, je ne regrette rien. »
Je vais donc poursuivre dans une langue que vos oreilles comprennent.
Je reprends.
Aujourd’hui, mes vieux os me rappellent que la mort se rapproche. Elle me cherche à nouveau. Pendant longtemps, j’ai cru qu’elle m’avait oublié, moi qui ai déjà vécu deux fois plus longtemps que n’importe quel gobelin que j’ai connu.
À vrai dire… je crois même qu’elle m’a déjà attrapé une fois.
Car oui : je suis déjà mort.
Il y a très longtemps.
Et ce soir, assis dans mon fauteuil usé, réchauffé par le feu qui crépite, mes pensées retournent vers ce premier décès.
Vous méritez bien de connaître cette histoire.
Je suis né dans la tribu des Lèchevers, non loin de Jigorug — qui, déjà à l’époque, était une cité fascinante.
J’ai grandi comme tous les miens : insouciant, mal nourri, mais libre. On ne vivait pas richement… mais personne ne venait nous embêter.
Tout a basculé le jour où Snark-la-Griffe — qui portait ce nom davantage pour ce qu’il voulait être que pour ce qu’il était vraiment — découvrit, dans une caverne proche du village, un trou étrange.
Une faille longue de trois mètres, étroite, béante.
Ce n’était pas tant son apparence qui nous attira… que son odeur.
Une odeur irrésistible : celle d’un poulet grillé.
Fier comme un chef, convaincu d’avoir déniché un passage vers un poulailler humain (oubliant un détail essentiel : un poulet vivant ne sent pas le poulet rôti), Snark invita discrètement tout le village pour partager le festin imaginaire.
Nous nous retrouvâmes donc tous dans la caverne, massés autour de cette faille mystérieuse.
Barg-le-Rouge, dont le titre provenait moins du sang de ses ennemis que de l’alcool qu’il ingurgitait en continu, s’avança en titubant. Il sortit l’une de ses multiples flasques et déclara :
— « Avec une petite rasade de nectar, ça devrait être encore meilleur… »
Il pencha sa flasque, laissant tomber quelques gouttes.
— « Pas trop quand même », ajouta-t-il.
La première goutte eut à peine le temps de disparaître dans l’obscurité que la faille… grandit.
Elle se mit à s’étirer sous nos pieds, s’ouvrant comme une gueule affamée.
Nous n’eûmes aucune chance : un à un, nous tombâmes dedans, hurlant, glissant, emportés.
Plus tard, on m’expliqua que nous étions tombés dans une émergence — un phénomène apparu à l’époque un peu partout dans le monde. Celle-ci n’était pas grande… mais suffisamment pour engloutir tout un village gobelin.
Nous atterrîmes au fond d’une vallée desséchée, entourée de parois de rocaille grisâtre.
La plupart d’entre nous tremblaient. Même les plus robustes.
Nous cherchâmes le trou par lequel nous étions arrivés, en vain.
Au bout d’une heure d’efforts inutiles, nous nous mîmes en route, sans savoir où aller.
La fatigue nous gagna vite.
Nous nous arrêtâmes.
Nous attendîmes la nuit, car nous vivons mieux dans le noir… mais elle ne vint jamais.
Et nous n’avions rien à manger.
Nous reprîmes la marche, presque épuisés, à la recherche d’eau : une mare, une flaque, même un peu de boue aurait suffi.
Nous ne trouvâmes rien.
Mais quelqu’un nous trouva.
C’est ainsi que Grikk le Tordu apparut, au détour d’une énième vallée desséchée.
Il nous mena dans des cavernes lugubres où ruisselait une eau saumâtre au travers des parois.
Des champignons, des mousses, des lichens — maigres, mais comestibles — poussaient sur une roche d’un vert maladif.
Nous avions de quoi boire.
De quoi manger.
Ou plutôt… de quoi survivre.
Les jours passèrent. Puis les semaines.
Grikk s’imposa comme chef : autoritaire, imprévisible, cruel.
Il nous interdisait d’allumer le feu — soi-disant pour ne pas attirer de créatures.
En vérité, nous étions trop faibles pour protester.
Tellement faibles que même un tordu suffisait à nous dominer.
Je n’ai jamais su combien de temps nous sommes restés prisonniers de ces cavernes.
Des semaines ? Des mois ?
À mes yeux d’enfant, cela ressemblait à des siècles, et pourtant mes oreilles n’avaient même pas fini de pousser.
Puis, un jour, Grikk le Tordu — qui ne nous laissait jamais un instant de répit — rassembla toute la tribu.
Il proclamait, le torse bombé, qu’il avait enfin trouvé une porte vers un monde plus clément.
Il nous guida jusqu’à une nouvelle vallée, encore plus aride que la précédente.
En son centre gisait ce qu’il restait d’un étang asséché… et au milieu, béante, une autre faille. Plus large, plus sombre, plus affamée encore que celle qui nous avait engloutis jadis.
Évidemment, Grikk ne s’y risqua pas le premier.
Bien au contraire : il fit passer tout le monde avant lui, pressant, criant, nous poussant presque à coups de pieds.
Et lorsque, un à un, nous émergions de l’autre côté, découvrant la lisière d’une forêt semblable à celles de notre monde, une lueur d’espoir traversa nos cœurs. Peut-être… peut-être que le Tordu resterait de l’autre côté ?
Hélas.
Il finit par franchir la faille… à notre grand désarroi.
Le monde dans lequel nous arrivâmes ressemblait tant au nôtre que certains gobelins crurent un instant que nous étions revenus exactement au même endroit.
En fait, nous étions bel et bien chez nous… juste très, très loin de notre point de départ.
Nous avions atterri sur Quadrian, de l’autre côté de la Syssassylva, à des centaines de lieues de notre ancien village.
Nous trouvâmes bientôt des grottes où nous abriter.
Nous étions toujours affamés, certes… mais infiniment soulagés d’avoir retrouvé notre monde.
Et rapidement, nous dénichâmes de l’eau fraîche, ainsi que des racines nettement plus savoureuses que les champignons amers de l’autre monde.
Le lendemain soir, poussé par un mélange de curiosité et d’inquiétude, je décidai d’explorer les environs.
Nous marchâmes une vingtaine de minutes sous les arbres quand des bruits de pas, étouffés mais nombreux, attirèrent notre attention.
Nous nous glissâmes entre les buissons, silencieux comme seuls les gobelins savent l’être…
Et là, nous tombâmes sur un autre gobelin — mais pas un Lèchevers.
Il portait de longues robes, semblables à celles des mages humains, qui lui tombaient jusqu’aux pieds.
Sa silhouette était étrange, mystérieuse… presque inquiétante.
Et ce fut ainsi que nous rencontrâmes ceux qui devaient, bien malgré eux, changer le cours de nos vies.
