Nul érudit, nul conteur ne saurait dire à quelle époque remonte la légende de Baskan Olm. Certains murmurent même qu’elle prit racine aux premiers âges des peuples, lorsque le monde était encore jeune et que les ténèbres n’avaient pas encore trouvé de nom.
Une seule certitude traverse les siècles : Baskan Olm fut le théâtre de la première incursion démoniaque sur Quadrian.
Les traces les plus anciennes de cette histoire gisent dans de fragiles tablettes d’obsidienne gravées par les elfes noirs. L’origine de ce peuple demeure enveloppée de mystère. Aujourd’hui, on en rencontre parfois à la surface, mais durant d’innombrables ères ils vécurent loin de la lumière, dans les entrailles de la terre. Leurs cités s’élevaient dans des cavernes colossales, taillées dans d’immenses piliers de pierre soutenant les voûtes d’un monde souterrain immémorial.
Ignorant tout de ce qui pouvait exister sous le soleil, les elfes noirs avaient façonné une civilisation d’ordre et de castes, étrangère aux notions de bien et de mal. Ils vénéraient des entités liées aux créatures et aux formes de vie qui partageaient leurs profondeurs. Mais dans la cité de Baskan, une divinité dominait toutes les autres : Llolth, la Reine des Araignées.
La ville elle-même était à son image : des colonnes de roche surgissant d’un lac souterrain, reliées entre elles par des ponts tissés de soie d’araignée, suspendus au-dessus des eaux noires.
Au fil des siècles, les elfes de Baskan étendirent leur emprise sur le monde d’en-dessous. Leurs armées marchèrent contre les autres cités, et Baskan devint le cœur du premier royaume elfe noir. Le culte de la déesse-araignée se propagea alors comme les fils d’une toile sans fin.
Mais en ces temps reculés, Quadrian était séparé des autres plans d’existence. Les elfes noirs, bien qu’adorant une reine démon, ignoraient tout de sa véritable nature et de sa possible incarnation. Pourtant, la puissance de leur ferveur perça un voile interdit : une brèche s’ouvrit vers un plan intermédiaire où ne subsistaient que les esprits des morts de leur peuple.
Llolth s’y engouffra.
Elle attendit patiemment la venue d’une âme nouvelle — et ce fut celle d’un nourrisson mort-né, à la peau pâle comme la cendre. L’esprit innocent s’avança vers la présence tapie dans l’ombre, et la Reine des Araignées l’accueillit. Elle mêla son essence à la fragile étincelle de vie.
Au même instant, dans les profondeurs de Quadrian, le bébé respira de nouveau.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, le blanc de ses pupilles était veiné de filaments presque noirs. Ses parents, puis toute la cité, virent en lui un élu, un messager de la déesse. Ils ignoraient qu’il ne s’agissait pas d’un envoyé — mais de Llolth elle-même, revenue dans la chair.
L’enfant grandit entouré de vénération. Elle devint une jeune fille autoritaire, parfois capricieuse, mais dotée d’une intelligence redoutable. Sous son influence, le royaume de Baskan prospéra encore. Pourtant, Llolth savait désormais qu’au-delà des pierres et des ténèbres existait un autre monde : un monde ouvert, baigné d’un soleil brûlant. Et elle convoita ces terres, afin d’y répandre l’obscurité qui l’habitait.
Inévitablement, elle s’empara du trône de Baskan.
Durant cent années, elle fit ériger au cœur de la cité une arche colossale — un portail destiné à rouvrir les abysses. D’autres arches, plus modestes, furent construites dans les cités alliées. Puis vint le jour fatal : l’arche de Baskan s’embrasa, et les démons déferlèrent dans les cavernes de Quadrian.
Des tunnels furent creusés vers la surface — un concept que les elfes noirs, enfants de la pierre, comprenaient à peine. Mais la Reine des Araignées n’avait pas prévu que son propre peuple pourrait lui résister.
Dans d’autres cités, des elfes noirs refusèrent sa tyrannie. Ils tissèrent un réseau secret de résistance et découvrirent eux-mêmes un passage vers le monde d’en-haut. Là, ils trouvèrent des alliés parmi les peuples de la surface, qui se dressèrent courageusement contre les démons.
Ainsi commencèrent les Premières Guerres Démoniaques.
Pendant près de dix ans, sous la lumière du ciel comme dans les ténèbres souterraines, les peuples de Quadrian combattirent les légions abyssales et leurs alliés elfes noirs corrompus par la volonté de Llolth. Mais les portails ouverts par la Reine ne se comportèrent pas tous comme elle l’espérait : certains se refermèrent aussitôt, d’autres s’ouvrirent sur des mondes de chaos incontrôlable. Ses armées furent moins nombreuses qu’elle ne l’avait prévu.
Les pertes furent terribles, des deux côtés. Mais à la fin, l’arche de Baskan fut détruite — et avec elle disparut la majeure partie des démons.
Là où les premiers envahisseurs émergèrent jadis à la lumière, une cité fut élevée pour surveiller la brèche et empêcher tout retour. Les elfes noirs en forment encore la garde principale, veillant sans relâche sur les cicatrices du passé.
Car les stigmates demeurent.
Autour de Baskan Olm, les terres restent arides, blessées, parfois hantées. Et lorsque survint la Grande Invasion, il y a vingt ans, lors de l’apparition des Émergences, de nombreux démons franchirent à nouveau le portail et gagnèrent la surface. Une fois encore, des héros se levèrent et empêchèrent le pire.
Mais nul ne sait si la brèche est réellement close.
Dans l’ombre des ruines et sous les vents desséchés, des créatures malveillantes rôdent encore. Les elfes noirs montent la garde, aux côtés des peuples de Quadrian — car tous savent désormais qu’à Baskan Olm, la frontière entre les mondes n’a jamais cessé de trembler.

