Au matin, une dernière fois, les aventuriers se retrouvent réunis dans la Salle de Préparation. Tous sont présents, à l’exception de Brogg, dont la disparition derrière la Porte des Sombres Éternels pèse encore sur les esprits.
Le commandant Veryn est venu leur dire au revoir. À ses côtés se tiennent deux gardes de Baskan Olm ainsi que Question, la tiefline de l’Âme de Cobalt.
Les premiers à quitter les lieux sont Ayo et ses compagnons. Les adieux sont sobres mais sincères. Après tout ce qu’ils ont traversé ensemble dans les profondeurs de la montagne, nul ne doute qu’ils se reverront un jour.
Alors que le second groupe s’apprête à son tour à partir, Silas demande le silence.
— Je ne vais pas venir avec vous.
Tous les regards se tournent vers lui.
— Je vais rester ici. Je ne peux pas abandonner Brogg. Tant que je n’aurai pas la certitude de ce qui lui est arrivé, je continuerai à le chercher. Je garderai une tablette de voyage, au cas où…
Personne ne cherche à le contredire.
Le silence qui suit est lourd mais compréhensif. Chacun sait ce que représente une telle décision.
Veryn hoche lentement la tête avant de prendre la parole.
— Mes amis, je crois qu’il serait sage que l’un des gardes de Baskan Olm vous accompagne. Votre groupe risque de manquer de quelques bras solides pour la suite de votre voyage.
Il désigne alors l’un des soldats qui l’accompagnent.
— Arkavel partira avec vous. Notre cité est désormais liée à votre quête. Il en sera le représentant. Vous pouvez compter sur lui.
Le garde s’avance.
Comme la plupart des soldats de Baskan Olm, il porte une armure sombre à l’aspect rugueux, usée par des années de combats contre les horreurs surgissant de la montagne. Un bouclier pointu est fixé à son bras gauche et une arbalète de poing pend à sa ceinture.
Il dégaine une longue lame effilée et incline légèrement la tête.
— Mon épée est au service de votre quête.
Les présentations sont brèves. Le moment n’est pas aux longs discours.
Quelques instants plus tard, Bubbo revient du temple de Brumâtre où il était allé vérifier que sa bénédiction commençait à porter ses fruits sur les cultures de la cité.
Sans cérémonie particulière, le druide sort sa tablette de voyage. Il la pose au sol. Puis l’écrase d’un coup de bâton.
La pierre se désagrège aussitôt en une poussière scintillante qui s’élève autour des aventuriers. Le sable lumineux tourbillonne de plus en plus vite, les enveloppe entièrement…
Et le monde disparaît.
La lumière est la première chose qu’ils perçoivent.
Une lumière éclatante, pure, presque aveuglante après les ténèbres de la Porte des Sombres Éternels.
Puis viennent les odeurs, des épices, du cuir chauffé par le soleil, des fruits confits, du thé parfumé, du sable chaud.
Et enfin le bruit, un vacarme immense, des centaines de voix, des appels de marchands, des rires, le claquement de tissus agités par le vent.
Lorsque leurs yeux s’habituent enfin à la clarté du jour, les aventuriers découvrent qu’ils se trouvent sur le toit plat d’un bâtiment dominant une vaste cité.
Autour d’eux s’étendent des centaines de toits semblables, reliés par des passerelles et des terrasses. Plus bas serpentent les allées couvertes d’un immense marché où des voiles colorées tendues entre les bâtiments offrent un peu d’ombre à la foule.
À l’horizon se dressent les tours majestueuses d’un palais aux dômes bleus étincelants.
Al’Arkhan, la Perle du Désert, la cité de la troisième prière d’Alyxian.
L’endroit où la lance légendaire de Fureur brisa la réalité.
Alors que chacun contemple le spectacle, une voix familière retentit derrière eux.
— Salut les gars !
Tous se retournent.
Sortant tranquillement de l’ombre d’un parapet, Nooky s’avance comme si de rien n’était.
— Désolé pour hier. Il s’est passé un truc bizarre. Et puis la tablette de Silas que je venais juste de retrouver s’est cassée toute seule. Pas de chance. D’ailleurs… il est où le tieflin ?
Le silence qui accueille sa question en dit long.
Après quelques explications rapides concernant la décision de Silas, les compagnons renoncent rapidement à obtenir davantage de détails sur les circonstances exactes de l’arrivée anticipée du gobelin à Al’Arkhan.
Certaines choses valent parfois mieux être ignorées.
Question les accompagne jusqu’à la sortie du quartier avant de leur donner rendez-vous.
— Retrouvez-moi dans quelques jours à la bibliothèque de l’Âme de Cobalt, au Temple du Mentor. Nous verrons ce que nous pourrons découvrir au sujet du Joyau des Trois Prières.
Puis chacun part de son côté, il est temps de découvrir Al’Arkhan.
Partout, des elfes, des orcs et des humains circulent dans les rues animées. Les gardes de la cité, vêtus de longues robes bleu pastel, patrouillent sans agressivité. Leur présence inspire davantage la confiance que la crainte.
Certains aventuriers choisissent de visiter les bains publics afin d’y recueillir discrètement quelques informations. D’autres préfèrent parcourir les marchés.
Les étals semblent s’étendre à l’infini. Des montagnes d’épices colorées côtoient des étoffes venues de contrées lointaines, des bijoux d’argent, des armes ouvragées et des fruits inconnus.
L’air lui-même semble chargé de promesses d’aventure.
Pour leur séjour, le groupe s’installe à la Clé des Vents.
Long bâtiment de plain-pied construit en pierre couleur miel, elle semble avoir émergé directement des dunes qui entourent la cité.
Son toit plat est bordé de parapets percés de fines ouvertures dans lesquelles le vent du désert s’engouffre sans cesse. Lorsque les conditions sont favorables, les courants d’air produisent une étrange mélodie que les habitants considèrent comme la voix des esprits du désert.
Mais ce qui attire immédiatement le regard est sa façade.
Aucun mur n’est laissé vierge, d’innombrables gravures recouvrent la pierre du sol jusqu’aux corniches.
De vastes volutes s’y entrelacent, représentant les mouvements invisibles du vent soulevant les dunes. À certaines heures de la journée, lorsque le soleil projette ses ombres obliques, les sculptures donnent l’impression de se déplacer lentement à la surface du bâtiment.
Comme une tempête figée dans la pierre.
Des éclats de verre bleu et d’émail turquoise ont été incrustés dans les motifs. Sous la lumière éclatante du désert, ils capturent les rayons du soleil et les renvoient en une multitude de reflets mouvants semblables à des éclats d’eau.
Une large porte de cèdre sombre renforcée de cuivre martelé marque l’entrée.
Le bois porte les traces de milliers de voyageurs ayant franchi ce seuil au fil des générations.
Autour de la Clé des Vents, même les journées les plus calmes semblent animées d’un souffle permanent.
Une légère brise glisse continuellement le long des murs gravés, faisant onduler les voiles suspendus aux fenêtres.
Comme si le désert lui-même veillait sur cette demeure.
Et tandis que le soleil poursuit lentement sa course au-dessus des toits d’Al’Arkhan, les compagnons prennent enfin conscience que leur voyage ne fait que commencer.
Quelque part dans cette cité se trouvent les réponses laissées par Alyxian.
