Le Festival de Jigorug (1)

La seconde partie de la traversée de la Syssassylva se déroule comme la première : étrangement tranquille. Malgré la sensation constante de sécurité offerte par la Trace, la caravane quitte la forêt avec un certain soulagement, heureuse de retrouver des espaces plus ouverts, moins oppressants.

Devant eux s’étendent des collines verdoyantes, baignées par la lumière douce de la fin du printemps. La Trace se transforme peu à peu en une route de terre battue, large et bien entretenue. Le convoi progresse à un rythme régulier, croisant parfois des patrouilles d’orques de Vigur. Rapidement, les premières villes apparaissent. On ne s’y attarde guère, sinon pour passer la nuit dans un confort appréciable.

Les jours s’enchaînent. Les gobelins reprennent leurs habitudes, s’éparpillant autour du convoi, courant, riant, revenant toujours. L’atmosphère est détendue, presque insouciante.

Aux derniers jours du printemps, la caravane arrive enfin à Jigorug. Le festival semble déjà bien entamé, ce qui ne surprend personne. Après avoir guidé les marchands vers leurs destinations respectives, les aventuriers prennent le chemin du bazar. Lady Esmeralda choisit alors de rejoindre certains de ses amis en ville et salue le groupe avant de disparaître dans la foule.

Le bazar est un vaste quartier aux ruelles enchevêtrées, bordées de bâtiments le plus souvent d’un seul étage. Une marée de gens — majoritairement des orques et des gobelins — se presse dans les rues, riant, chantant, courant d’un spectacle à l’autre. Les sons tapageurs du festival emplissent l’air.

Ici, une mère gobeline gronde ses enfants trop curieux qui veulent s’approcher de tortues Dos d’Horizon juvéniles. Plus loin, un garde elfe noir en armure insectoïde étincelante se plaint à son partenaire : son gantelet a été écrasé par un orque massif lors d’un concours de bras de fer. Un peu plus bas, deux jeunes orques en tenue de baignade crient de joie avant de se précipiter vers les rives de l’Ifolon.

Partout, des bannières colorées et des panneaux indiquent les stands du festival, entourés de spectateurs en liesse. Dans cette rue même, un concours de mangeurs de tourtes à la viande se déroule près d’une échoppe installée sur le dos d’une tortue géante. De l’autre côté, une bannière attire l’œil :

« Énigmes et Rimes : Énigmes Imbattables ! »

Elle pointe vers un temple situé au centre du bazar.

Les aventuriers se séparent, attirés par les bruits, les odeurs et les promesses de divertissement.

Drakthar est happé par des effluves irrésistibles de viande, de pâté et d’épices. Elles proviennent d’un bâtiment de trois étages monté sur le dos d’une tortue gigantesque. Au pied de l’animal, un stand de cuisine et une scène de festival ont été installés. Une orque massive, Agathe, s’affaire devant un four imposant, déposant des tourtes individuelles sur une longue table, tout en empilant les suivantes sur une grille de refroidissement.

Elle lance d’une voix de baryton chaleureuse :
Vous venez goûter aux meilleures tourtes à la viande de l’est de Vigur ? Je les vends comme repas là-haut, mais ici, j’organise des concours de goinfrerie toute la journée… si vous avez un estomac digne d’un orque.

Agathe désigne une estrade surélevée où trois concurrents sont déjà installés : un elfe noir fanfaron, une halfeline au sourire narquois, et un jeune humain maigre qui scrute la foule.

Après avoir payé les cinq pièces d’argent demandées, Drakthar s’assoit à son tour. Au signal, tous commencent. Les tourtes sont délicieuses, parfaitement assaisonnées, mais l’objectif n’est pas de savourer.

La première passe sans difficulté. À la seconde, l’elfe noir s’arrête net, suffoque… et rend tout ce qu’il a mangé. À la troisième, l’halfeline se lève sans un mot et quitte l’estrade.

Il ne reste plus que Drakthar et le jeune humain. Ils entament la quatrième tourte, puis s’arrêtent presque en même temps, incapables de continuer. Ils sont déclarés vainqueurs ex æquo, sous les yeux de Persiflette, qui traîne dans les parages et récupère avec bonheur les morceaux distribués aux spectateurs.

Une médaille de bois est remise aux deux gloutons.

Pendant ce temps, Rhys, seul, remarque un elfe noir. Se souvenant que le groupe de Layla comptait également un drow, il l’interroge. L’elfe ne la connaît pas, mais confirme avoir vu l’ogre du groupe quelques minutes plus tôt, près de l’entrée du festival.

Rhys revient alors sur ses pas et aperçoit Nooky, occupé à observer un labyrinthe fait de murs de planches hauts de quatre pieds, maintenus par des cordes et des sacs de sable. Des bannières indiquent l’entrée et la sortie. Un aarakocra aux plumes fauves est installé sur une chaise suspendue à trente pieds de hauteur, surveillant toute la zone.

Un ogre en armure encourage un gobelin réticent à tenter l’épreuve.

À l’écart, Nooky rend invisible son compagnon animal. Le vautour s’élève et survole le labyrinthe, offrant une solution évidente. Le gobelin s’inscrit, règle trois pièces d’argent, puis entre. Il trouve la sortie sans effort… mais prend soin de s’arrêter régulièrement, pour éviter toute suspicion.

Il ressort, feignant la surprise, et reçoit à son tour une médaille. Peu après, le gobelin en armure termine également l’épreuve.

Rhys rejoint ensuite les quais de l’Ifolon où il aperçoit Silas en train de flaner. Là, une foule se dispute vivement autour d’un gobelin railleur. Soudain, une voix ferme et bravache s’élève. Une femme à la peau bleue fend la foule et se place devant le gobelin.

Elle ne le répétera pas ! Un seul membre par équipe ! Les règles sont claires. Sinon, dégagez du quai !

Le calme revient peu à peu. Elle rejoint alors son compagnon, un drow élégant vêtu de robes de mage. Ils échangent brièvement. Silas comprend que l’elfe lui propose une aide magique. Elle refuse.

L’épreuve commence : nager à contre-courant jusqu’à une lance rouillée plantée dans un poteau, puis la rapporter.

Quatre concurrents plongent. Très vite, Rhys et un homme massif prennent la tête. Mais deux requins tigres surgissent. L’un attaque les meneurs, l’autre les poursuivants.

Rhys parvient à atteindre le poteau, arrache la lance et replonge. Il frappe le premier requin, qui fuit. Le second s’en prend à la femme bleue. Elle est blessée. Rhys intervient, invoque les sphères d’Oretan. Le requin le mord à la hanche. La douleur est fulgurante.

Sur les quais, Silas invoque des traits de feu qui frappent la bête. Les requins s’enfuient.

Rhys et la femme bleue sortent de l’eau, blessés mais victorieux. La foule est en liesse.

Merci, dit-elle. Je m’appelle Ayo. À charge de revanche.

Rhys salue, retrouve Silas, et reçoit à son tour une médaille ornée d’une vague — différente du symbole d’Oretan, mais étrangement proche.