Les deux gardes orcs lèvent la main pour interpeller les voyageurs et leur demander l’objet de leur venue. Le chef de la caravane s’avance et explique calmement qu’ils ne font que traverser le relais, en route vers l’autre côté de la forêt.
Une fois l’autorisation donnée, chacun se disperse. La plupart des aventuriers prennent la direction de l’auberge, attirés par la lumière et les promesses de repos, tandis que Nooky s’éloigne pour installer la charrette qu’il s’est récemment achetée dans une cour attenante à une écurie.
Dans l’auberge, située dans la partie sud du Chainon Manquant, l’atmosphère est animée. Des voyageurs de tous horizons échangent récits et rumeurs autour de chopes bien remplies.
Persiflette y fait rapidement la connaissance de trois autres halfelins — Rigès, Atanar et Stervas. Ils l’accueillent avec enthousiasme, heureux de rencontrer un compatriote sur la route, sans se douter que leur nouvel ami profite de la convivialité pour leur soutirer, avec un talent certain, quelques piécettes discrètement.
De son côté, Rhys engage la conversation avec Hemren, l’aubergiste. Il lui demande s’il a remarqué le passage de Layla, son amie d’Eduareme. Hemren réfléchit, puis l’invite à s’adresser le lendemain à Khani, un autre membre du personnel, qui pourrait disposer d’informations plus précises.
Pendant ce temps, Brogg observe la salle. Son regard s’attarde sur deux femmes orques installées à l’écart. Après quelques instants, il se décide à aller à leur rencontre.
Marquiza et Leïna se rendent à Berann pour affaires. La conversation s’engage, et peu à peu, l’humeur se détend.
La soirée se prolonge dans une ambiance chaleureuse, faite de souvenirs partagés et de rires étouffés. Elle se termine finalement dans la chambre des deux femmes, à l’écart du tumulte de l’auberge.
Plus tard dans la nuit, Nooky, qui a retrouvé ses compagnons, décide de suivre discrètement le demi-orc et ses nouvelles connaissances. Profitant de leur inattention, il parvient à s’introduire dans la chambre. Tandis que les occupants sont fort occupés, le petit gobelin fouille les lieux avec méthode et met la main sur un petit coffre, qu’il emporte sans laisser de trace.
Au matin, Rhys rencontre Khani, qui confirme qu’une personne correspondant à la description de Layla est bien passée au relais quelques jours plus tôt. Elle voyageait avec un groupe d’aventuriers, parmi lesquels se trouvaient un ogre en armure gigantesque et une femme à la peau bleue.
Le convoi de Valersan se remet en route très tôt, avant même que Marquiza et Leïna ne se lèvent… et ne réalisent qu’un objet a disparu durant la nuit.
La Trace s’enfonce peu à peu sous la voûte de la Syssassylva, et le décor change radicalement. La végétation semble refuser obstinément de toucher la piste faite de racines entrelacées, comme si une volonté invisible lui interdisait d’en franchir les contours. Pourtant, les arbres ne s’effacent pas complètement : leurs branches s’arquent au-dessus du chemin et forment par endroits de longs tunnels d’ombre et de verdure, où la lumière se fait rare.
Très vite, les bruits de la faune deviennent oppressants. Des cris lointains, des froissements incessants, des appels inconnus résonnent tout autour du convoi. Contrairement à la traversée du Berewesh, les gobelins ne s’éloignent pas. Aucun ne s’aventure dans la forêt. Tous restent près des chariots, silencieux, le regard aux aguets.
Pourtant, la force magique à l’origine de la Trace révèle toute son étrangeté. Elle semble accueillir le convoi, l’envelopper presque. Le passage demeure stable, sûr, et permet d’avancer à bon rythme. Mieux encore, aventuriers comme marchands ressentent une impression diffuse de protection, comme si tant qu’ils restent sur la piste, rien ne peut réellement les atteindre.
Ainsi, les jours passent sans incident. Aucun obstacle ne vient entraver leur progression, et finalement, la forêt s’ouvre sur Matek, le joyau de la Syssassylva.
L’ancienne cité, bâtie au milieu du fleuve, s’est relevée depuis sa découverte vingt ans plus tôt. Là où la Trace serpentait entre racines et lianes, elle se transforme désormais en un pont naturel menant à l’île d’où tout est parti. Des cahutes circulaires côtoient des bâtiments à plusieurs étages, tandis qu’une architecture complexe de pilotis s’étend au-dessus des eaux.
Dominant la cité, les Deux Crocs attendent les voyageurs. Fameuse taverne, auberge et relais de Matek, le bâtiment s’élève plus haut que tous les autres. Ses deux tours dressées vers le ciel dessinent, selon certains, les crocs d’une bête féroce ; selon d’autres, la mâchoire ouverte d’un guerrier orc prêt à mordre.
La caravane s’engage sur l’artère principale, toujours composée de lianes et de racines vivantes, se frayant un passage au milieu de la foule. Artisans, mercenaires et voyageurs de tous horizons animent la cité. Matek a prospéré. En son centre s’élève le temple d’où tout est né : le puits primordial, source de la force qui a donné naissance à la Trace et permis, enfin, un passage sûr à travers la forêt.
Arrivés aux Deux Crocs, les aventuriers découvrent une auberge impressionnante. Plusieurs étages, des balcons, des alcôves ouvertes sur la salle commune composent un ensemble vivant et chaleureux. Le lieu bruisse de conversations. Des orcs, des humains, des elfes et quelques espèces plus rares échangent récits et rumeurs, sans doute en train d’échafauder leurs prochains départs vers l’aventure.
Silas remarque alors une petite troupe à l’équipement caractéristique : pioches, casques, lampes, vêtements renforcés. Des mineurs. En engageant la conversation, il apprend qu’ils ont été engagés pour une expédition dans une partie encore en ruine de Matek — des zones anciennes, instables, que la cité n’a pas encore pleinement reconquises.
Les mineurs expliquent que ces galeries précèdent la fondation de Matek. Certaines sections remontent à l’époque où l’île n’était qu’un rocher battu par le fleuve. D’autres ont été creusées plus tard, lors des premières tentatives pour exploiter la force primordiale jaillie du puits central.
Rhys se remet en quête d’informations au sujet de son amie. Les confirmations tombent rapidement : Layla et son groupe sont bien passés par Matek une dizaine de jours plus tôt. Il est vrai que la présence d’un ogre de près de trois mètres de haut ne laisse guère place au doute ni à l’oubli.
Pendant ce temps, Nooky, après être enfin parvenu à forcer le petit coffre subtilisé aux deux femmes orques, découvre une lettre soigneusement pliée. Il s’agit d’une recommandation officielle destinée à un certain Harin Stegmestre, le Bouclier Éternel de Bérann. Aussitôt, le gobelin y voit une opportunité : avec un tel document, il pourrait se rendre utile… ou du moins donner cette impression.
Il part alors à la recherche de quelqu’un capable de l’aider à « ajuster légèrement » le contenu de la lettre. Ses pas le mènent dans une partie plus chaotique de la cité, là où les cabanes sur pilotis s’enchevêtrent dans un désordre presque organique. On lui indique finalement la cahute d’un vieil orc, un mystique à la réputation douteuse, mi-chaman, mi-ermite.
Nooky pénètre dans la demeure. L’orc est assis à même le sol, immobile, peut-être en pleine méditation. De longs cheveux filandreux, blanchis par l’âge, retombent sur ses épaules. Lorsqu’il ouvre les yeux, son regard perçant se pose sur le gobelin sans la moindre surprise.
Les explications de Nooky sont confuses, hésitantes, et surtout peu convaincantes. Le mystique répond par des phrases étranges, parfois à côté du sujet, parfois trop justes pour être rassurantes. Très vite, il devient clair que l’orc ne l’aidera pas. Résigné, Nooky quitte la cahute et tente, par ses propres moyens, de gratter légèrement le parchemin afin d’en modifier quelques mots.
En fin de journée, tous se retrouvent aux Deux Crocs.
Arrivant en dernier, Brogg tombe nez à nez avec un orc qu’il reconnaît aussitôt : Xarog, ancien compagnon de son père. Xarog l’Éclaireur, celui-là même qui avait permis à Krell et à ses alliés de traverser la Syssassylva bien avant l’ouverture de la Trace.
Brogg le présente au reste du groupe. Xarog explique alors la raison de sa présence à Matek. Il est à la recherche d’un objet volé au Chainon Manquant : un coffre, et surtout une lettre. L’une des deux femmes orques dépossédées n’est autre que la fille de Lomurg, ancien ami de Krell, tombé lors de la bataille des champs de Macarégor, au cours d’une expédition désespérée derrière les lignes ennemies.
Comprenant instantanément le piège dans lequel il s’est enfermé, Nooky improvise une histoire improbable, évoquant un échange, une vente, ou un objet simplement semblable à celui recherché. Malgré son allure austère et intimidante, Xarog écoute le gobelin avec une patience surprenante. Il ne l’interrompt pas, ne le contredit pas. Finalement, il se contente de leur souhaiter bonne chance pour la suite, avant de quitter l’auberge.
Quelques heures plus tard, Nooky se rend à l’endroit où sa charrette est parquée.
Il s’arrête net.
Il n’en reste presque rien : une roue abandonnée dans la boue, un essieu brisé à moitié enfoncé dans le sol… et, un peu plus loin, le petit coffre. Ouvert. Vide.
Le gobelin tourne lentement sur lui-même, scrutant les ombres, les pilotis, les passerelles suspendues. Rien ne bouge. Personne. Seulement le murmure du fleuve et le craquement du bois sous le vent nocturne.
Un frisson lui parcourt l’échine.
Sans appeler, sans alerter qui que ce soit, Nooky fait demi-tour. Il regagne l’auberge d’un pas rapide et silencieux, gardant pour lui seul ce qu’il vient de découvrir.
De son côté, Persiflette se met en quête d’une nouvelle cible pour satisfaire ses petits larcins. Dans une foule aussi dense, l’affaire ne devrait pas être compliquée. Et de fait, l’occasion se présente rapidement. Un homme — sans doute un marchand — se lève d’une alcôve. Le bref éclat de la pièce d’or qu’il laisse glisser dans la main d’une serveuse capte aussitôt l’attention de l’halfelin. Un appel auquel il ne saurait résister.
Persiflette suit discrètement l’homme lorsqu’il monte à l’étage, mémorise le couloir, repère la porte derrière laquelle il disparaît, puis s’éclipse à son tour.
Quelques heures plus tard, au cœur de la nuit, il revient. Dans la plus grande discrétion, il force la serrure et se glisse dans la chambre plongée dans l’obscurité. Il avance lentement, à l’affût du moindre bruit, cherchant à deviner la configuration des lieux.
Rien.
Pas un souffle. Pas même celui d’un dormeur.
Soudain, une voix perce le silence. Elle ne vient de nulle part et de partout à la fois, semblant tourner autour de l’halfelin.
— Bonsoir… Que fais-tu donc ici ? Es-tu sûr d’être au bon endroit ?
La voix prononce encore quelques mots, dans une langue que Persiflette ne comprend pas. Puis vient le froid. Une obscurité plus profonde encore, écrasante.
Le monde bascule.
Persiflette se réveille au matin, dans son propre lit. Le cœur battant, la gorge sèche. Un mauvais rêve. Du moins, c’est ce qu’il espère.
Cette fois-ci, la caravane met plus de temps à quitter la cité. Certains profitent du délai pour conclure quelques affaires ou régler des détails avant de reprendre la route vers Jigorug. Finalement, le convoi se remet en marche et poursuit son périple à travers la Syssassylva, toujours enveloppé par l’essence protectrice de la Trace.

